Ceci est une reprise partielle d’un article rédigé par notre professeur Jacqueline Greslé et publié avec son aimable autorisation.

Aikido en KanjiQuestion difficile, surtout si l’on recherche une réponse précise. Les origines techniques de l’Aïkido se perdent dans la nuit des temps* ; littéralement [*On trouve déjà mention de deux techniques fondamentales d'Aïkido dans le Gengi monogatari, un ancien texte japonais du XIème siècle. [aiki et tai sabakki]]. En effet, durant la période médiévale, toutes les techniques de combat et de défense étaient gardées secrètes. Elles représentaient le patrimoine des familles qui les détenaient. Ce fut le cas de l’Aïkijutsu, dont l’existence même ne fut révélées, à deux personnes seulement, que vers 1870. L’une des deux, Sokaku Takeda, transmit les techniques fondamentales au Fondateur de l’Aïkido moderne, Maitre Morihei Ueshiba. Ce dernier les développa et les enseigna de 1925 à 1942, date de l’acceptation officielle de l’Aïkido parmi les Arts chevaleresque japonais* [*Budo].

Le nom, Aïkido signifie union ou harmonie des énergies. Le suffixe Do en fait une voie complète de formation personnelle alors que jujutsu signifiait seulement techniques souples.

L’Aïkido permet à celui qui est attaqué de maitriser son agresseur sans le blesser mais en lui faisant abandonner le combat. De ce fait, on peut dire qu’il n’y a ni vainqueur ni vaincu dans cette discipline. Cette particularité n’est pas un hasard. L’idéogramme BU – Wu en chinois, traduit par Chevalier ou Noble en français – signifie littéralement « celui qui arrête les lances ». Il est même dit dans le Tao tô king que les armes sont des instruments néfastes pour les Chevaliers, ce qui étaient exactement la conception de Maître Ueshiba qui parlait souvent de la paix ou de son « budo d’amour ».

Cependant, l’Aïkido se pratique dans le monde réel et non pas comme un sport de compétition dans le respect de règles artificielles. Comme dans toute Voie Chevaleresque, seules les lois naturelles s’appliquent. Comme nous le savons tous, dans la réalité, c’est à dire en dehors des salles d’entrainement, les armes tuent, les homme se conduisent de manières irrationnelle et il ne faut pas attendre des plus sauvages d’entre eux la moindre pitié si ils vous attaquent. Il est donc important de se préparer, dans l’espace protégé où nous étudions l’Aïkido, à la lutte sans merci qui peut nous attendre dehors. Pour autant, si nous ne manifestons aucune agressivité, ni aucune crainte et que nous nous comportons comme des êtres civilisés, nous risquerons beaucoup moins que d’autres de connaitre des situations de conflit.

De tout temps, la préparation mentale des élèves était très importante dans les Dojos d’arts martiaux. Un mélange de calme, d’impassibilité, de confiance en soi et de respect sincère des autres était le meilleur gage de tranquillité pendant la période médiévale. L’élève n’oubliait jamais qu’il pouvait rencontrer la mort à chaque instant. Sa formation bouddhiste lui rappelait que de toute façon, un jour ou l’autre, il devrait faire face à cette épreuve. Sur ce point les choses n’ont pas changé.

On comprend mieux pourquoi O Sensei ne fondait pas seulement l’Aïkido sur sa partie physique et affirmait dans l’un de ses ouvrages :

« Il n’y ni forme ni technique en Aïkido. Les mouvements naturels sont les mouvements de l’Aïkido. Sa profondeur est insondable et inépuisable. »

On comprend aussi que la transmission de cet art utilise peu le langage écrit. Elle se fonde surtout sur l’exemple et cherche à développer la perception et l’intuition.

Qui était Maitre Ueshiba ?

morihei-ueshiba

Sans cet homme exceptionnel, l’Aïkido que nous pratiquons n’aurait jamais vu le jour. Il est donc important de résumer son parcours personnel.

Il est né le 14 décembre 1883 à Tanabe dans le sud du Honshu [*ile principale de l'archipel Nippon]

Très faible physiquement pendant sa jeunesse et de petite taille, même pour un japonais, Morihei Ueshiba est le fils ainé d’une famille aisée de commerçant. Dès l’âge de sept ans il étudia les rudiments du Bouddhisme Shingon, qui intègre des éléments de magie. Tout seul, après une grave maladie, il décide d’acquérir la force qui lui manquait, en s’entrainant, parfois jour et nuit, dans les montagnes et les forêts voisines de son domicile. Son travail porta rapidement ses fruits. Parallèlement il reçut une éducation classique et commença à l’âge de 13 ans à étudier les arts martiaux dans les écoles Kito Ryu et Yagu Ryu. En 1898 il reçoit ses premiers diplômes ; il est déjà considéré comme un expert dans le maniement du sabre et du yari, la lance droite.

En 1903, à 20 ans il s’engage comme volontaire dans l’armée et participe très courageusement au conflit russo-japonais. Il est nommé sergent pour sa bravoure. Il gardera de cette époque et de sa formation initiale à la lance, une grande dextérité dans le maniement de la baïonnette. Il quitte l’armée en 1907. Son père transforme une grange et engage un élève du fondateur du Judo pour l’entrainer. En 1912, il part pour le Nord afin de mettre en valeur des territoires vierges. Il fonde un village dont il devient le chef, malgré sa jeunesse. C’est là qu’il rencontre une sorte d’aventurier, maitre de l’école Daïto Ryu, Sokaku Takeda. Ce dernier lui enseignera les secrets de l’Aïkijutsu, lui fournissant ainsi les bases techniques du futur Aïkido. À l’âge de 33 ans, en 1916, Morihei Ueshiba reçoit le diplôme de Maitre du Daïto Ryu.

En 1919, apprenant que son père est gravement malade, il décide de rentrer à Tanabe. En route il fait un détour pour rencontrer Onisaburo Deguchi, maître d’une sorte de syncrétisme religieux, O-Motto. Très impressionné, Maître Ueshiba resta à Ayabe pour recevoir son enseignement. Il ne reverra jamais son père décédé pendant ce temps.

En 1924, le futur créateur de l’Aïkido participe à une expédition en Mongolie, dirigée par Maitre Deguchi. Tous manquent de se faire fusiller et sont libérés grâce à l’intervention des autorités japonaises.

En 1925, le premier Dojo d’Aïkido est créé à Tokyo grâce au soutien de l’Amiral TAkeshita qui lui offre un terrain dans le quartier de Wakamatsu-cho et y fait construire une demeure pour le Maître et un Dojo, vaste pour le Japon*! [*près de 380 tatamis] Le succès est immédiat. En 1931, l’Empereur en personne demande à voir une démonstration d’Aïkido dans son palais. Le Maitre est sollicité et parcourt le Japon, fonde des Dojos dirigés par certains de ses élèves et donne des conférences sur l’harmonie et la coopération. Il fait partie des nombreux japonais opposés à toute idée de guerre. En pleine guerre il refuse, en 1942, alors que l’Aïkido vient de recevoir sa consécration officielle, de voir sa création servir à l’entrainement des services spéciaux. Son souhait est respecté sans discussion.

O-Sensei se retire à la campagne, dans le village d’Iwama où il résidera jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Dès que les autorités d’occupation autorisèrent la réouverture des Dojos en 1948, Maitre Ueshiba reprit son enseignement au Hombu Dojo de Wakamatsu-cho à Tokyo. Il autorisa la création de l’Aïki Kaï, par son fils et Maitre Osawa. C’est le seul organisme reconnu par le gouvernement japonais. Le Maitre continua son enseignement jusqu’à sa mort en 1969.

Nous avons étudié, Jean et moi au Hombu Dojo ; lui de 1965 à 1969 pendant ses rotations sur le Japon. Tous deux pendant un séjour de six mois que nous avons effectué entre novembre 1966 et fin avril 1967.

Souvenirs du Japon / Déroulement d’une séance d’entrainement

Aux cours du vieux Maitre je ne comprenais rien à son à enseignement parlé, assez abondant, mais c’était parait-il le cas de la plupart des étudiants japonais qui ne possédaient ni sa culture ni son goût des choses anciennes. Les plus jeunes comprenaient mal certaines expressions archaïques. Pour moi, l’exemple visuel me suffisait amplement. J’admirais ses mouvements fluides et toujours d’une efficacité incroyable.

D’habitude, les cours commençaient à sept heures du matin par un temps de recueillement devant le kami-za, littéralement la demeure des esprits, en fait la version japonaise de l’autel des ancêtres. Après le salut nous commencions par un échauffement et des mouvements de préparation rapides et très physiques. Ensuite le maitre démontrait une technique et tentions plus ou moins maladroitement de la copier. L’entrainement, très intense durait une heure. Notre professeur passait parmi nous pour corriger nos erreurs, toujours avec douceur et avec le sourire.

Nous étions en hiver et il faisait souvent très froid dans la salle d’entrainement non chauffée. Fin janvier, pendant le Kan Geiko, période d’entrainement froid qui durait dix jours aux heures les plus glaciales de la journée, entre cinq heures trente et sept heures, il faisait -7°C sur les tatamis et les fenêtres ouvertes laissaient passer un vent coulis de la même température. Nous étions évidemment pieds nus et devions porter la même tenue qu’en été. Veste de coton et hakama noir en Tergal. Mes habitudes méridionales étaient mises à rude épreuve mais grâce à cet entrainement je suis devenue beaucoup moins frileuse. Je me promenais le mois suivant en tailleurs dans les rues de Tokyo alors que les japonaises étaient emmitouflées.

Comme j’étais la première occidentale à avoir reçu un diplôme de Kan Geiko, j’ai eu droit à quelques articles dans les journaux de Tokyo et dans une revue intérieur d’Air France. Les journalistes qui ne savaient pas que Jean pratiquait aussi l’Aïkido le plaignait d’un air amusé d’avoir une femme aussi guerrière !

Quelques notions pratiques d’Aïkido

Le principe d’aiki est très simple : on ne s’oppose pas à l’action de l’adversaire mais on s’y conforme initialement en évitant de se mettre en danger. Le mouvement de base fondamental est une sorte d’esquive tournante appelée tai-sabbaki qui est déjà décrit dans le Gengi-monogatari au XIème siècle.

[...*]

[*Les élément qui n'ont pas été repris sont des commentaires visant à introduire une démonstration technique.]

Idées et citations.

« La finalité des arts martiaux est de quérir six maladies : le désir de vaincre, le désir de connaitre des techniques secrètes,  le désir d’être admiré, le désir de dominer psychologiquement l’adversaire, le désir de rester passif et le désir de se libérer des cinq premières maladies. »

Yagyu Munenori ( vers 1610)

 

« L’Aïkido est la voie de la sincérité ».

« Dans un art chevaleresque, chaque technique doit s’accorder à la loi de l’univers ».

« Si vous ne pensez qu’à la victoire, vous perdez tout ».

« La voie chevaleresque authentique ne peut être circonscrite en écrits ou en parole ».

 » Bu to wa ie

Koe mo sugata mo

Kage mo nashi

Kami ni kikarete

Kotau subenashi »

Chevalier,

Sans voix,  ni forme,

Ni ombre,

Interrogez les dieux tant que vous voulez

Ils ne vous répondront pas.

« Pensez que votre adversaire suit le même chemin que vous. Entourez vos adversaires d’amour, reposez vous sur le cours naturel des choses, unifiez le Ki, le corps et l’esprit et effacez les frontières entre vous et les autres. »

Morihei Ueshiba

Conclusion

Comme vous venez de le voir, l’Aikïdo C’EST la conciliation des contraires et des contraires les plus incompatibles qui soient : un agresseur veut me tuer et j’ai une opinion différente de la sienne. On ne peut pas imaginer d’opposition plus forte car à chaque fois, la survie est en jeu.

Chaque mouvement d’Aïkido réussit à concilier l’inconciliable. À force, l’harmonie qui est constante dans la pratique avec des adversaires, finit par s’étendre au pratiquant. Sans le vouloir, il réalise en lui cette harmonie qu’il utilise sans y penser à chaque attaque extérieure. De plus, il n’échappera à personne que le principe d’aiki encourage la tolérance. De fait O-Sensei enseignait, parfois imposait, cette tolérance à ses élèves, même dans le domaine religieux.

Finalement, si l’on considère que la violence est une forme de chaos, le pratiquant d’Aïkido impose un ordre dans ce chaos. ORDO AB CHAOS en quelque sorte !

Jacqueline Greslé

 
 



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